Anton Rubinstein
Sonates pour violoncelle et piano


Anthony Leroy et Sandra Moubarak

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ZZT020402

 



Anthony Leroy joue
un violoncelle Luc Muselet (Lille)





 


Anton Rubinstein (1829-1894)

Sonate n°2 opus 39 en sol maj
Allegro, Allegretto con moto, Andante, Allegro

Sonate n°1 opus 18 en ré maj
Allegro con moto, Allegretto, Allegro molto

Mélodie opus 3 n°1
transcription pour violoncelle et piano de F.Linden


Anton Rubinstein : un compositeur à découvrir par André Lischke

Anton Rubinstein (1829-1894) fut un musicien aux talents multiples et une personnalité d’une envergure exceptionnelle qui joua en Russie un rôle de premier plan. Pianiste aux moyens techniques légendaires, possédant un répertoire qui s’étendait depuis les clavecinistes du 16e-17e siècle jusqu’à ses contemporains russes et occidentaux, chef d’orchestre, animateur et pédagogue, il fonda successivement en 1859 la Société musicale russe puis, en 1862, le Conservatoire de Saint Petersbourg, premier établissement de ce genre en Russie, qu’il dirigea depuis sa création jusqu’en 1867, puis de nouveau entre 1887 et 1891. Tout ceci eut pour effet de faire passer au second plan une productivité musicale pourtant immense, recouvrant tous les genres, dont beaucoup furent les premiers pratiqués par lui en Russie, entre autres la symphonie, le concerto pour piano, l’oratorio, ainsi que des œuvres de musique de chambre pour divers effectifs. Elève au piano du Français Alexandre Villoing, Rubinstein a ensuite passé la majeure partie de sa jeunesse en Occident : il rencontra Chopin, Liszt, fut pour la composition élève de Siegfried Dehn à Berlin, et s’imprégna de l’influence de Mendelssohn et de Schumann. Dans l’univers de la musique russe, il représente donc le versant intégralement occidentalisé à l’opposé de ses contemporains nationalistes du Groupe des Cinq. Ces deux courants, mutuellement hostiles au départ, fusionneront progressivement pour le grand bien de la musique russe.
Rubinstein a composé quasiment tout au long de sa vie, mais une partie considérable de son œuvre a vu le jour dès les années 1850 ; c’est à cette période que se rapportent les deux sonates pour violoncelle et piano.
Ce sont des partitions de dimensions assez importantes, d’une durée avoisinant voire dépassant la demi-heure. Dans l’une comme dans l’autre, l’influence de Mendelssohn est reconnaissable à travers l’arrondi de la mélodie, le caractère de lyrisme partagé entre le bien-être et une mélancolie rêveuse, mais sachant aménager aussi des mouvements enjoués ; parallèlement la présence de Schumann est sensible à travers l’inquiétude fiévreuse qui imprègne certains passages. La Sonate N°1 en ré majeur a été écrite en 1852 – Rubinstein avait donc 23 ans. En trois mouvements, elle débute par un vaste Allegro moderato par un thème calme et noble échangé entre le violoncelle et le piano, et constitué de plusieurs idées mélodiques successives. Le second thème est retenu, méditatif, aménageant des silences expressifs. Toute la partie de violoncelle est essentiellement chantante, tandis que le piano s’anime par moments dans des passages dynamiques dans lesquels apparaît le pianiste Rubinstein. Une cadence du violoncelle précède la réexposition. Le second mouvement Moderato assai, en ré mineur, de forme ABA, est une sicilienne, avec le balancement caractéristique de son rythme pointé. De nouveau, le violoncelle a la part belle dans l’énoncé de la mélodie, avant la partie centrale au relatif majeur, où son bourdonnement à mi-voix sert de fond à un nouveau thème, en accords au piano. Dans le Moderato final, la vitalité générale, qui atteint par moments à une virtuosité considérable, s’accomode d’une invention mélodique facile, aimable, de structure simple, mais sachant aussi trouver des accents d’une force inattendue, comme au moment de la culmination où retentit un hymne fervent.
Plus vaste encore, constituée de quatre mouvements, la Sonate N°2 date de 1857. Par son caractère d’ensemble, elle offre certainement des points communs avec la précédente, mais on y observe aussi une diversification des formules et un élargissement du diapason expressif. Le début de l’Allegro initial est dominé par une mélodie aussi sincère que plaisante et des traits vifs au piano, avant de moduler dans les tonalités mineures. Le magnifique second thème s’apparente à un choral, joué au piano avec des contrechants du violoncelle. Dans le développement, les teintes s’obscurcissent de nouveau, et de brèves phrases dépouillées au violoncelle seule jalonnent le discours du duo. Du grave, un trait serpentin s’anime progressant vers le registre aigu, précédant la réexposition. Le même procédé sera repris avant la coda. Le second mouvement, indiqué Allegreto con moto, lance un rythme martelé sans lourdeur et s’apparent à un scherzo par son caractère spirituel et sa richesse de contrastes à travers son parcours de tension-détente. Un bref épisode centrale redonne la primauté au discours mélodique serti dans un gracieux mouvement pianistique. Au début de l’Andante, c’est à une voix de basse moëlleuse que s’apparente le chant du violoncelle, ponctué de calmes accords. La seconde idée thématique, abondamment chromatisée, est tissée au piano et annonce curieusement certaines pièces du Brahms de la dernière période, impression que vient confirmer la noble fougue de la culmination. Le final Allegro maintient l’auditeur dans les références germaniques, en débutant au piano à la manière d’un Fantasiestück de Schumann, et évoluant entre une vitalité frémissante et néanmoins virile, et une ample respiration mélodique. La tension dynamique, concentrée au piano, atteint à son maximum avant la réexposition.
La Mélodie qui conclut cet enregistrement a été à l’origine une pièce pour piano seul, sorte de romance sans paroles, restée assez populaire en raison de son agrément et son aisance d’exécution. Ecrite au début des années 1850, elle est donc à peu près contemporaine de la 1ère Sonate. Assurément, la transcription pour violoncelle offerte ici met d’autant mieux en valeur la cantilène, qui déploie les cellules symétriques de sa structure, montant par paliers et redescendant en notes conjointes – un moment de pure détente, tout en douceur, aménagé par un musicien que l’Europe entière allait bientôt honorer comme « le lion du piano ».


André Lischke