| Anton
Rubinstein : un compositeur à découvrir par André
Lischke
Anton Rubinstein
(1829-1894) fut un musicien aux talents multiples et une personnalité
dune envergure exceptionnelle qui joua en Russie un rôle
de premier plan. Pianiste aux moyens techniques légendaires,
possédant un répertoire qui sétendait depuis
les clavecinistes du 16e-17e siècle jusquà ses contemporains
russes et occidentaux, chef dorchestre, animateur et pédagogue,
il fonda successivement en 1859 la Société musicale russe
puis, en 1862, le Conservatoire de Saint Petersbourg, premier établissement
de ce genre en Russie, quil dirigea depuis sa création
jusquen 1867, puis de nouveau entre 1887 et 1891. Tout ceci eut
pour effet de faire passer au second plan une productivité musicale
pourtant immense, recouvrant tous les genres, dont beaucoup furent les
premiers pratiqués par lui en Russie, entre autres la symphonie,
le concerto pour piano, loratorio, ainsi que des uvres de
musique de chambre pour divers effectifs. Elève au piano du Français
Alexandre Villoing, Rubinstein a ensuite passé la majeure partie
de sa jeunesse en Occident : il rencontra Chopin, Liszt, fut pour la
composition élève de Siegfried Dehn à Berlin, et
simprégna de linfluence de Mendelssohn et de Schumann.
Dans lunivers de la musique russe, il représente donc le
versant intégralement occidentalisé à lopposé
de ses contemporains nationalistes du Groupe des Cinq. Ces deux courants,
mutuellement hostiles au départ, fusionneront progressivement
pour le grand bien de la musique russe.
Rubinstein a composé quasiment tout au long de sa vie, mais une
partie considérable de son uvre a vu le jour dès
les années 1850 ; cest à cette période que
se rapportent les deux sonates pour violoncelle et piano.
Ce sont des partitions de dimensions assez importantes, dune durée
avoisinant voire dépassant la demi-heure. Dans lune comme
dans lautre, linfluence de Mendelssohn est reconnaissable
à travers larrondi de la mélodie, le caractère
de lyrisme partagé entre le bien-être et une mélancolie
rêveuse, mais sachant aménager aussi des mouvements enjoués
; parallèlement la présence de Schumann est sensible à
travers linquiétude fiévreuse qui imprègne
certains passages. La Sonate N°1 en ré majeur a été
écrite en 1852 Rubinstein avait donc 23 ans. En trois
mouvements, elle débute par un vaste Allegro moderato par un
thème calme et noble échangé entre le violoncelle
et le piano, et constitué de plusieurs idées mélodiques
successives. Le second thème est retenu, méditatif, aménageant
des silences expressifs. Toute la partie de violoncelle est essentiellement
chantante, tandis que le piano sanime par moments dans des passages
dynamiques dans lesquels apparaît le pianiste Rubinstein. Une
cadence du violoncelle précède la réexposition.
Le second mouvement Moderato assai, en ré mineur, de forme ABA,
est une sicilienne, avec le balancement caractéristique de son
rythme pointé. De nouveau, le violoncelle a la part belle dans
lénoncé de la mélodie, avant la partie centrale
au relatif majeur, où son bourdonnement à mi-voix sert
de fond à un nouveau thème, en accords au piano. Dans
le Moderato final, la vitalité générale, qui atteint
par moments à une virtuosité considérable, saccomode
dune invention mélodique facile, aimable, de structure
simple, mais sachant aussi trouver des accents dune force inattendue,
comme au moment de la culmination où retentit un hymne fervent.
Plus vaste encore, constituée de quatre mouvements, la Sonate
N°2 date de 1857. Par son caractère densemble, elle
offre certainement des points communs avec la précédente,
mais on y observe aussi une diversification des formules et un élargissement
du diapason expressif. Le début de lAllegro initial est
dominé par une mélodie aussi sincère que plaisante
et des traits vifs au piano, avant de moduler dans les tonalités
mineures. Le magnifique second thème sapparente à
un choral, joué au piano avec des contrechants du violoncelle.
Dans le développement, les teintes sobscurcissent de nouveau,
et de brèves phrases dépouillées au violoncelle
seule jalonnent le discours du duo. Du grave, un trait serpentin sanime
progressant vers le registre aigu, précédant la réexposition.
Le même procédé sera repris avant la coda. Le second
mouvement, indiqué Allegreto con moto, lance un rythme martelé
sans lourdeur et sapparent à un scherzo par son caractère
spirituel et sa richesse de contrastes à travers son parcours
de tension-détente. Un bref épisode centrale redonne la
primauté au discours mélodique serti dans un gracieux
mouvement pianistique. Au début de lAndante, cest
à une voix de basse moëlleuse que sapparente le chant
du violoncelle, ponctué de calmes accords. La seconde idée
thématique, abondamment chromatisée, est tissée
au piano et annonce curieusement certaines pièces du Brahms de
la dernière période, impression que vient confirmer la
noble fougue de la culmination. Le final Allegro maintient lauditeur
dans les références germaniques, en débutant au
piano à la manière dun Fantasiestück de Schumann,
et évoluant entre une vitalité frémissante et néanmoins
virile, et une ample respiration mélodique. La tension dynamique,
concentrée au piano, atteint à son maximum avant la réexposition.
La Mélodie qui conclut cet enregistrement a été
à lorigine une pièce pour piano seul, sorte de romance
sans paroles, restée assez populaire en raison de son agrément
et son aisance dexécution. Ecrite au début des années
1850, elle est donc à peu près contemporaine de la 1ère
Sonate. Assurément, la transcription pour violoncelle offerte
ici met dautant mieux en valeur la cantilène, qui déploie
les cellules symétriques de sa structure, montant par paliers
et redescendant en notes conjointes un moment de pure détente,
tout en douceur, aménagé par un musicien que lEurope
entière allait bientôt honorer comme « le lion du
piano ».
André Lischke
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