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Martin Dieterle; Quelques clés pour entrer dans cet univers ?
La musique en Inde est une forme de transmission de lénergie.
Elle doit être dirigée vers le haut. Le Kundalini, cette
énergie lumineuse et obscure située proche de nos organes
génitaux et sommeillante, doit être libérée.
Un râga est construit pour éveiller lénergie
potentielle de lauditeur, la faire irradier vers le sommet du
corps en passant par différents points (les chakras, qui sont
des creux comme le nombril, le plexus, le bas du coup, sous les lèvres,
sous le nez, entre les deux yeux, et finalement au sommet de la tête).
Un râga nest jamais sentimental, la seule chose à
illustrer est cette énergie qui semble toujours la même
et pourtant chaque râga correspond à une saison, une couleur,
une saveur : un rasa. Pour les indiens, la saveur ou rasa est ce qui
est au-dessus de tout. Comme nous disons « lâme des
poètes », ils diraient « la saveur des poètes
». Et comme vous le savez, les saveurs ne sont pas les mêmes
le matin, le midi et le soir. Un râga correspond à type
de saveur particulière : late morning, late evening, un râga
pour la pluie, avant la pluie, en suspension
Lors de mes premiers voyages en Inde, javais observé dans
les campagnes dInde de lEst que les femmes étaient
vêtues toutes en sari bleu en début daprès-midi
puis nous les avions retrouvées toutes en sari vert en fin daprès-midi.
Je demandais la raison de ces changements. On me dit que cétait
le rasa de ces moments qui était bleu puis vert !
Lobjectif des musiciens est de parvenir à nous faire goûter
la qualité, il faut que ce soit somptueux, dans le sens du bonheur,
extrêmement positif, savoureux
absolument somptueux, je
le sens plutôt comme ça ! Il existe dautres musiques
pour exprimer dautres caractères, les chants tribaux, les
musiques funèbres de Bénarès qui présentent
le caractère somptueux de la mort. Vous savez le goût de
la mort doit être beau. Pour les indiens, elle est compagne de
la naissance, elle est acquise avec le tout !
Comment est structuré un râga ?
Quil suffise de dire que la gamme heptatonique que nous utilisons
est une invention indienne. Mais la particularité essentielle
de la gamme indienne, le râga, est que les musiciens peuvent intervertir
à volonté des notes et des demi-tons, en supprimer ou
en rajouter en montant et en descendant une gamme. Cela, à condition
quune fois le choix fait dun râga, il nen change
plus lordre au cours de linterprétation. Le râga
devient donc une humeur, une ambiance, au même titre que les gammes
mineures ou majeures chez nous, à ceci près que les combinaisons
en sont mathématiquement infinies. Sur cette base, la musique
classique indienne étant considérée comme un mélange
de sensualité et de spiritualité, il nest pas question
dy introduire des éléments romanesques comme les
thèmes mélodiques sous peine de devenir trivial. Lillustration
dun sentiment se fait par le choix du râga qui détermine
celui dune ligne mélodique et dun rythme qui évoqueront
lambiance ou la coloration intérieure saveur , rasa
de lâme que lon désire partager.
Quel est le lien entre linstrument et le rythme ?
Il ne saurait y avoir de râga sans que cette idée tirée
de la nature elle-même ait sa place, illustrant un autre principe
hindou selon lequel il faut éviter de dissocier les divers éléments
dune chose si lon souhaite en tirer le maximum dénergie.
Par là, il faut comprendre que lon ne doit pas séparer
lélément aérien (linstrument) de la
terre originelle (le rythme) sous peine de priver la notion musicale
spirituelle de sa dimension terrestre et humaine, cest-à-dire
de son principe dénergie.
Dans un râga, la première partie sans accompagnement rythmique
alap expose le sentiment lui-même. La suite qui se déploie
selon un rythme lent (jod) puis rapide (jhala) reflète lénergie
spirituelle du morceau. Presque tous les râga doivent laisser
leur auditeur avec non seulement une idée du bien-être
divin et spirituel, mais aussi avec un sentiment de plénitude
corporelle.
Interview de Martin Dieterle, le 8 août 2002, réalisée
par Sylvie Brély (Zig-Zag Territoires) et Claire Albi.
Les deux râga choisis par Pandit Ram Narayan sont le Jaunpury
(late morning) et le Kafi Malhar (late evening).
La description musicale du Jaunpury est proposée dans un ouvrage
de référence, extrêmement clair « The Râga
Guide. A survey of 74 Hindustani Râgas. Joep Bor, Editor. Survanalata
Rao, Wim Van Der Meer, Jane Harvey. Co-authors. Editions Nimbus Records
et Rotterdam Conservatory of Music, 1999. Avec 4 CD dillustration
exécutés par Hariprasad Chaurasia, flûte ; Budhadev
Das Gupta, sarod ; Shruti Sadolikar-Katkar et Vidyadar Vyas, chant.
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