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FELIX MENDELSSOHN-BARTHOLDY : QUATUORS
Il est de coutume dappréhender les quatuors à
cordes du XIXe siècle par rapport à Beethoven, cette
figure tutélaire quont rarement pu éviter ses
contemporains, et encore moins ses successeurs. Le syndrome du «
complexe beethovénien » - sil a frappé de
plein fouet des auteurs comme Schumann ou Brahms -na en revanche
pas affecté Felix Mendelssohn. Rappelons dabord que lhistoire
de la musique occidentale na pas connu de musicien plus précoce
que lui ; à lâge de seize ans, rappelle Charles
Rosen (La Génération romantique, 1995), il avait acquis
un métier et une expérience que des génies comme
Mozart ou Chopin navaient pas atteintes.
Comme tous les enfants prodiges, Mendelssohn grandit dabord
en absorbant la musique des maîtres, en loccurence celle
des classiques viennois et de Beethoven. Le plus surprenant, cest
quil ne soit pas « rassuré » en ne sattachant
quaux uvres les plus classiques de Beethoven. Il sest
au contraire rapidement confronté aux uvres de la fameuse
« dernière période » qui étaient
restées pour beaucoup une véritable énigme, voire
un point darrivée presque définitif. Sans se sentir
intimidé, Mendelssohn se saisit de ces uvres visionnaires
comme dun point de départ. Pour autant, il ne cherchera
jamais à les copier ; il ambitionnera plutôt de traduire
ces enjeux romantiques par des moyens classiques ce qui a souvent
incité les « historiens de la modernité »
à le considérer comme un musicien de second ordre, alors
que Beethoven, celui qui mettait en scène la rupture (comme
plus tard Liszt ou Wagner), restait la figure de référence.
Alors, Mendelssohn classique ou romantique ? Comme pour Schubert,
la question reste un peu vaine tant les deux pôles restent précisément
indissociables et complémentaires. « Mendelssohn manie
les éléments les plus classiques pour atteindre un résultat
foncièrement non classique », résume Rosen.
Alfred Einstein ajoute encore : « Le caractère harmonieux
de sa production réside dans le fait que son pseudo-classicisme
admettait lidée romantique, sans que jamais celui-ci
vînt troubler celui-là. La symétrie formelle de
ses mouvements et de ses constructions cycliques est insurpassable
; et pourtant toutes ses compositions se parent dun je ne sais
quoi de subjectif, dun scintillement typiquement romantique.
»
Les trois quatuors de lopus 44 (1837-38) font partie de ses
uvres de maturité considération à
relativiser puisque Mendelssohn na pas eu la chance de vivre
très longtemps et que nous les aurions peut-être comprises
comme des uvres de jeunesse sil avait vécu comme
Liszt... Ces pages font preuve dun élan créateur
lié à la félicité dont il a témoigné
après son mariage avec Cécile Jeanrenaud, la fille dun
pasteur de Francfort. Le thème introductif de lAllegro
initial du Quatuor op. 44 n° 1 est un parfait exemple de cette
fougue romantique, avec son profil vif et alerte, prenant appui sur
une détente darpège complétée par
des rythmes pointés qui précipitent la conclusion trillée
à lunisson. Ce geste initial conditionnera lensemble
du mouvement, y compris les développements central et terminal
qui donnent un relief inattendu à ces envolées parfois
très virtuoses. Le Menuetto surprend, car il commence avec
ce quil était coutume de trouver dans un trio central,
cest-à-dire un caractère plus doux, jouant moins
sur les appuis rythmiques. Mendelssohn na donc dautres
solutions que daplanir encore plus les appuis par trois dans
le véritable trio, en ne conservant quun jeu horizontal
de lignes. Lenchaînement avec lAndante sopère
tout naturellement, comme sil sagissait dune suite
donnée au Menuetto. Le finale, avec ses triolets solaires,
sonne comme un hommage à lAllegro initial de la Symphonie
« italienne » (1833) et conclut luvre dans
un élan véhément, sans ombre aucune.
Le Quatuor op. 80 na rien de commun avec cette énergie
fougueuse et juvénile. Composé en 1847, à la
sortie dune crise compositionnelle accentuée par de violentes
attaques de la presse, ce quatuor sera écrit comme un hommage
à sa sur Fanny, brutalement emportée, le 14 mai,
par une embolie cérébrale. Doù son appellation
de Requiem pour Fanny. Il sagira là de sa dernière
uvre marquante : le 28 octobre suivant, alors quil sapprêtait
à diriger son oratorio Elias, Mendelssohn sera pris lui aussi
de semblables maux de tête et succombera lui aussi dune
embolie, le 4 novembre suivant, âgé seulement de 38 ans.
Le Quatuor op. 80 laisse transparaître un Mendelssohn tourmenté,
pétri de souffrance, cultivant sans relâche une modalité
mineure profondément nostalgique. « Le Quatuor op. 80,
écrit René Jacobs, se caractérise par sa fébrilité
et son instabilité rythmique, ses dissonances aiguës,
la dureté de ses traits et laridité de sa langue
harmonique, pourtant très mouvante. [...] Cette partition brûlante
et altière marque certainement un sommet dans lhistoire
du quatuor à cordes au XIXe siècle. Très différente
des trois quatuors de Schumann, elle correspond au prototype de luvre
romantique dun lyrisme puissant, reflet du moi authentique,
épuré de toute effusion complaisante. » Les trémolos
du premier mouvement, striés dinterjections accentuées
et de grands intervalles (qui ont plus à voir avec des «
cris musicaux » quavec la sage logique du développement
mélodique), engagent luvre dans la voie de la souffrance.
Les chocs dramatiques se calment ponctuellement pour laisser percer
quelques mesures despoir, rapidement balayées par de
nouveaux flux tempétueux cherchant à élargir,
comme dans les Quatuors « Razumovski » de Beethoven, lambitus
du Quatuor. Les syncopes du deuxième mouvement, avec leur insistance
forcenée, dirigent le discours de manière implacable,
avec une force rythmique tantôt contenue, tantôt débridée.
Le chant intérieur de lAdagio irradie du violon solo
; il se fond très vite dans les autres parties pour décupler
son effet, mais plusieurs césures viennent rompre cet équilibre
précaire, comme pour souligner leffet de solitude créé
par lisolement dune ligne mélodique, lointainement
relayée par les échos des cordes graves. Le finale,
insistant sur les chocs entre les tessitures grave et aiguë,
clôt ce parcours par limpression dun choc dont les
ondes se seraient traduites par des vibrations musicales.
Emmanuel Hondré