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Chez Korngold, l’adolescent n’a cessé de triompher de l’adulte comme s’il avait eu la prescience que l’âge mûr serait moins créateur et conscience de l’urgence à libérer l’effervescence géniale qu’il avait en lui.
Lorsqu’on parcourt le paysage musical de la sonate opus 6 on a l’impression que celui-ci se modifie sans cesse, s’efface pour réapparaître différent si bien que le discours semble parfois se perdre, le point culminant toujours se dérober ; mais il s’agit en fait du parcours d’un adolescent qui voudrait emprunter toutes les directions à la fois et se retrouve de manière inattendue sur un chemin de traverse qui n’était pas prévu dans l’itinéraire initial.
L’interprète a la tâche délicate de favoriser l’émergence d’un relief là où une trop rapide succession de sommets fondée sur l’abondance, voire l’excès, d’indications musicales d’intensité (espressivo, molto espressivo, mit Wärme, mit edlem Ausdruck, mit groBen Ausdruck…) risque d’uniformiser le paysage en une sorte de nivellement expressif.
Devant cette succession « d’ascensions », on peut éprouver une certaine lassitude, une impression de « longueurs », mais c’est cela même qui caractérise cette musique et en constitue l’essence, l’attrait et le danger.
Ce foisonnement, cette exubérance, cette urgence de l’engagement créatif font penser à cette foule que décrit Nietzsche dans Le Gai Savoir : « …Que de jouissance, d’impatience, de convoitise, que de vie assoiffée et d’ivresse de la vie s’y produit à chaque instant au grand jour ! Et cependant pour tous ces êtres bruyants, vivants, avides de vivre, bientôt se fera le silence ! Comme on voit derrière chacun se dresser son ombre, son obscur compagnon de route !C’est toujours comme au dernier instant qui précède le départ d’un navire d’émigrants :l’Océan dans son morne silence attend, impatient, derrière tout ce bruit- si plein de convoitise, si certain de sa proie ! Et tous, tous pensent que la vie vécue jusqu’alors ne serait rien, sinon peu de chose, le proche avenir serait tout ; d’où cette hâte, ces cris, cette façon de s’assourdir et de s’abuser !… »
Certes il y a chez Nietzsche la mort qui viendra abolir toute cette ivresse et cette agitation. Mais après les chefs-d’œuvres de sa jeunesse n’y eut-il pas chez Korngold dans sa période Hollywoodienne, sinon un affaiblissement ou en quelque sorte une mort, du moins un changement de direction, ce qui explique l’urgence, la hâte de tout dire le plus vite possible d’un compositeur qui, malgré son assez longue vie, reste à mes yeux un génie adolescent.

Anne-Lise Gastaldi