Pandit BRIJ NARAYAN:

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Pandit Brij Narayan
Sarod




Sortie publique : Février 2003

BRIJ NARAYAN Ou comment un indien appréhende ce passage - je dirai presque - de l’antiquité à une société moderne sans rien perdre de son identité totale, et en l’occurrence ici musicale

Selon que l’on a des préférences classiques, il y a un paradoxe pour nous occidentaux à cataloguer la musique classique indienne comme de nature folklorique. Quand bien même pourrait-on démontrer que cette musique est à la source de la nôtre et que nous lui devons presque toutes les structures de cet art. Le paradoxe n’est pas moindre si l’on a des préférences plus modernes ou contemporaines, comme le Jazz entre autres… Là, le classement est généralement plus radical, il s’agirait d’une sorte de musique douce, voire un peu lénifiante, une espèce de chose à vocation contemplative réservée à l’usage de baba-cools. Et pourtant, une multitude de très grands musiciens occidentaux – Nadia Boulanger, Yehudi Menuhin, Mitislav Rostropovitch entre autres - , ne sont pas de cet avis et chérissent souvent cette musique comme l’une des plus grandes, tant il est vrai qu’ils en connaissent la plupart du temps la profondeur.

J’ai toujours été très étonné de cette méfiance en la comprenant somme toute assez bien comme un réflexe au premier degré devant un produit qui devrait demander quelque effort de compréhension dans le temps, pas celui de la durée du morceau, mais le temps d’une vie. Apparemment, le besoin de catharsis lié à notre civilisation occidentale nous rapproche de plus en plus de produits consommables au plus vite. Mais Brij est d’une civilisation pour laquelle le temps ne sera qu’une affaire à régler à la fin de sa vie et c’est pourquoi, à mes yeux, sa musique mérite d’être écoutée et entendue. Parce qu’aussi pour des raisons inhérentes à l’évolution si étrange de l’Inde moderne, capable à cause de ses structures ininterrompues de civilisation deux fois millénaires, de s’insérer sans difficulté, voire avec aisance dans les techniques les plus modernes et les comportements démocratiques, il n’est pas inintéressant de regarder comment un indien appréhende ce passage - je dirai presque - de l’antiquité à une société moderne sans rien perdre de son identité totale, et en l’occurrence ici musicale.

Brij Narayan a depuis son enfance tout appris en musique et aussi presque tout entendu de toutes les musiques mondiales grâce à une certaine liberté de pensée indienne. Oui, mais il a aussi complètement appris la sienne, transmise oralement depuis la nuit des temps, ce qui en fait ni un exécutant, ni un interprète, mais simplement un musicien. Il n’a donc pas besoin de s’éclater pour rammasser les morceaux par-ci, par-là puisqu’il est déjà uni et compose.

Le chemin parcouru par Brij Narayan est bien long depuis la première fois où je l’ai entendu en concert dans les années soixante dix. Le temps ne sembre guère avoir de prise sur lui, tant il paraît si jeune encore. Né en 1952 d’une famille dont le père est un très grand musicien, c’était un devoir puisque son goût l’y portait, d’apprendre les structures de sont art et de l’explorer encore plus loin, à la périphérie de sa famille.
Son premier professeur et guru fut son oncle Chatur Lal, l’un des meilleurs tablaistes jamais entendu. Grand génie, Chaturl Lal est ami de nombreux musiciens occidentaux et orientaux, frère en musique des tous meilleurs jazzmen des années soixante. A sa disparition prématurée et tragique, Brij revint vers son père, le Pandit Ram Narayan qui fixa avec lui une rigueur sans faille à partir des traditions musicales les plus riches de l’Inde, tant artistiques que professionnelles. Cela comprend tout ensemble, l’approche la plus complète du monde philosophique, spirituel, artistique indien qui produit la plupart du temps des êtres initiés d’une nature profondément humaine. Son admiration profonde pour la musique de son père et guru ainsi que l’enseignement qu’il en reçut explique sa maîtrise du Sarod et sa capacité d’adaptation virtuose de la technique d’archet du Sarangi enseignée par son père au plectre.

On sait qu’un hindou doit transmettre toute sa connaissance avant d’atteindre le terme de sa vie, sinon le poids de cette connaissance empêcherait l’âme de s’élever vers la meilleure réincarnation ou vers le néant (Nirvanâ). Cela explique pourquoi Brij est une être si complet et offre toujours le meilleur de cette musique indienne si complexe, si simple et si merveilleuse.

Dans une râga joué par Brij Narayan, on part de la plus pure musique indienne exposée calmement, lentement, pour montrer l’ambiance et la couleur du sentiment qui va être exposé tout au long du morceau, pour aboutir après toute une joute colorée avec l’âme de ce sentiment, à une hallucinante démonstration d’équilibre mathématique de rythmes presque forcenés, afin de faire jaillir comme une source, toute l’énergie contenue dans ce sentiment. Toute cela avec un sourire irrésistible et une complicité, tant avec son tablaiste (rythme) qu’avec son public auquel il s’identifie comme une chose parfaitement naturelle. Je crois qu’une des nombreuses clefs de cette musique est toute entière dans ce sourire.

Un mot sur son instrument, le Sarod est un luth d’origine persanne perfectionné en Inde, où on lui ajouta une sorte de plaque en acier poli sur le manche, ce qui permet des sons à l’instar – par exemple – de la guitare hawaienne, par glissement des doigts sur cette plaque. Il a quatre cordes principales et est joué comme une guitare avec un plectre, mais comporte en plus six cordes servant à donner et maintenir le rytme, et en dessous sur une niveau plus bas, quinze autres cordes qui se mettent d’elles-mêmes en vibration par sympathie sans être touchées et sont accordées sur les notes du râga.

Un mot encore sur ce qu’on appelle « tradition ». Cette notion est-elle devenue une insulte dans nos esprits occidentaux ? Sommes-nous réduits à jongler sur une ligne de vitesse de plus en plus étroite, pour oublier qu’elle est souvent le meilleur de ce qui reste de ceux qui ont aimé et créé avant nous. J’espère que l’audition de ces râgas – à la fois si modernes et si anciens (tradition) – vous aidera à ralentir et savourer cette musique somptueuse, puisque leur but est d’apporter à la fois l’énergie et la sérénité, ce qui n’est nullement incompatible.
Paris , le 5 novembre 2002,
Martin Dieterle.

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