| BRIJ
NARAYAN Ou comment un indien appréhende ce passage - je dirai
presque - de lantiquité à une société
moderne sans rien perdre de son identité totale, et en loccurrence
ici musicale
Selon que lon a des préférences classiques, il y
a un paradoxe pour nous occidentaux à cataloguer la musique
classique indienne comme de nature folklorique. Quand bien même
pourrait-on démontrer que cette musique est à la source
de la nôtre et que nous lui devons presque toutes les structures
de cet art. Le paradoxe nest pas moindre si lon a des préférences
plus modernes ou contemporaines, comme le Jazz entre autres
Là,
le classement est généralement plus radical, il sagirait
dune sorte de musique douce, voire un peu lénifiante, une
espèce de chose à vocation contemplative réservée
à lusage de baba-cools. Et pourtant, une multitude de très
grands musiciens occidentaux Nadia Boulanger, Yehudi Menuhin,
Mitislav Rostropovitch entre autres - , ne sont pas de cet avis et chérissent
souvent cette musique comme lune des plus grandes, tant il est
vrai quils en connaissent la plupart du temps la profondeur.
Jai toujours été très étonné
de cette méfiance en la comprenant somme toute assez bien comme
un réflexe au premier degré devant un produit qui devrait
demander quelque effort de compréhension dans le temps, pas celui
de la durée du morceau, mais le temps dune vie. Apparemment,
le besoin de catharsis lié à notre civilisation occidentale
nous rapproche de plus en plus de produits consommables au plus vite.
Mais Brij est dune civilisation pour laquelle le temps ne sera
quune affaire à régler à la fin de sa vie
et cest pourquoi, à mes yeux, sa musique mérite
dêtre écoutée et entendue. Parce quaussi
pour des raisons inhérentes à lévolution
si étrange de lInde moderne, capable à cause de
ses structures ininterrompues de civilisation deux fois millénaires,
de sinsérer sans difficulté, voire avec aisance
dans les techniques les plus modernes et les comportements démocratiques,
il nest pas inintéressant de regarder comment un indien
appréhende ce passage - je dirai presque - de lantiquité
à une société moderne sans rien perdre de son identité
totale, et en loccurrence ici musicale.
Brij Narayan a depuis son enfance tout appris en musique et aussi presque
tout entendu de toutes les musiques mondiales grâce à une
certaine liberté de pensée indienne. Oui, mais il a aussi
complètement appris la sienne, transmise oralement depuis la
nuit des temps, ce qui en fait ni un exécutant, ni un interprète,
mais simplement un musicien. Il na donc pas besoin de séclater
pour rammasser les morceaux par-ci, par-là puisquil est
déjà uni et compose.
Le chemin parcouru par Brij Narayan est bien long depuis la première
fois où je lai entendu en concert dans les années
soixante dix. Le temps ne sembre guère avoir de prise sur lui,
tant il paraît si jeune encore. Né en 1952 dune famille
dont le père est un très grand musicien, cétait
un devoir puisque son goût ly portait, dapprendre
les structures de sont art et de lexplorer encore plus loin, à
la périphérie de sa famille.
Son premier professeur et guru fut son oncle Chatur Lal, lun des
meilleurs tablaistes jamais entendu. Grand génie, Chaturl Lal
est ami de nombreux musiciens occidentaux et orientaux, frère
en musique des tous meilleurs jazzmen des années soixante. A
sa disparition prématurée et tragique, Brij revint vers
son père, le Pandit Ram Narayan qui fixa avec lui une rigueur
sans faille à partir des traditions musicales les plus riches
de lInde, tant artistiques que professionnelles. Cela comprend
tout ensemble, lapproche la plus complète du monde philosophique,
spirituel, artistique indien qui produit la plupart du temps des êtres
initiés dune nature profondément humaine. Son admiration
profonde pour la musique de son père et guru ainsi que lenseignement
quil en reçut explique sa maîtrise du Sarod et sa
capacité dadaptation virtuose de la technique darchet
du Sarangi enseignée par son père au plectre.
On sait quun hindou doit transmettre toute sa connaissance avant
datteindre le terme de sa vie, sinon le poids de cette connaissance
empêcherait lâme de sélever vers la meilleure
réincarnation ou vers le néant (Nirvanâ). Cela explique
pourquoi Brij est une être si complet et offre toujours le meilleur
de cette musique indienne si complexe, si simple et si merveilleuse.
Dans une râga joué par Brij Narayan, on part de la plus
pure musique indienne exposée calmement, lentement, pour montrer
lambiance et la couleur du sentiment qui va être exposé
tout au long du morceau, pour aboutir après toute une joute colorée
avec lâme de ce sentiment, à une hallucinante démonstration
déquilibre mathématique de rythmes presque forcenés,
afin de faire jaillir comme une source, toute lénergie
contenue dans ce sentiment. Toute cela avec un sourire irrésistible
et une complicité, tant avec son tablaiste (rythme) quavec
son public auquel il sidentifie comme une chose parfaitement naturelle.
Je crois quune des nombreuses clefs de cette musique est toute
entière dans ce sourire.
Un mot sur son instrument, le Sarod est un luth dorigine persanne
perfectionné en Inde, où on lui ajouta une sorte de plaque
en acier poli sur le manche, ce qui permet des sons à linstar
par exemple de la guitare hawaienne, par glissement des
doigts sur cette plaque. Il a quatre cordes principales et est joué
comme une guitare avec un plectre, mais comporte en plus six cordes
servant à donner et maintenir le rytme, et en dessous sur une
niveau plus bas, quinze autres cordes qui se mettent delles-mêmes
en vibration par sympathie sans être touchées et sont accordées
sur les notes du râga.
Un mot encore sur ce quon appelle « tradition ». Cette
notion est-elle devenue une insulte dans nos esprits occidentaux ? Sommes-nous
réduits à jongler sur une ligne de vitesse de plus en
plus étroite, pour oublier quelle est souvent le meilleur
de ce qui reste de ceux qui ont aimé et créé avant
nous. Jespère que laudition de ces râgas
à la fois si modernes et si anciens (tradition) vous aidera
à ralentir et savourer cette musique somptueuse, puisque leur
but est dapporter à la fois lénergie et la
sérénité, ce qui nest nullement incompatible.
Paris , le 5 novembre 2002,
Martin Dieterle.
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