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FRANÇOIS
COUPERIN NAIT EN 1668, MEMBRE DUNE DYNASTIE DE MUSICIENS DE
TALENT.
On connaît bien sûr son oncle, Louis Couperin - auteur
de pièces superbes pour le clavecin, et titulaire de lorgue
de Saint-Gervais à Paris - ; son père Charles lui succèdera,
puis lui-même de 1685 à 1723.
Nommé à 25 ans un des quatre Organistes de la Chapelle
Royale, professeur de clavecin à la cour, participant à
de nombreux concerts pour le roi, cest un musicien reconnu et
admiré de tous :
« Cest le fameux François Couperin, connu par son
génie fécond et merveilleux et par sa manière
dexécuter sur lorgue [
], qui lui feront mériter
un jour une place distinguée sur le Parnasse » Evrard
Titon du Tillet « le Parnasse François » 1732
Il meurt en 1733, laissant une uvre magnifique et féconde,
aussi bien vocale quinstrumentale : pièces dorgue,
motets, pièces de viole, musique de chambre, et bien sûr
pièces de clavecin : 27 «ordres» ou suites groupées
en quatre livres publiés sur une période de 17 ans,
ainsi que huit préludes réunis au sein dune méthode,
« lArt de toucher le clavecin ».
La plupart de ces pièces de clavecin sont des danses, essence
du goût français, telles quon a lhabitude
de les trouver dans la « Suite de danses », et que lon
peut reconnaître sous leur titre (lAmphibie, mouvement
de passacaille ; la Ténébreuse, allemande ; la Lugubre,
sarabande
), dautres sont des pièces de genre sans
lien direct avec la chorégraphie (le Tic-Toc-Choc ou les Maillotins,
les Baricades Mistérieuses
). Elles sont groupées
par tonalités et les ordres sont de tailles diverses, ne formant
pas nécessairement des entités évidentes. Quant
aux huit préludes de « LArt de toucher le clavecin
», ils sont une réminiscence du prélude non-mesuré
des luthistes et clavecinistes du 17ème siècle ; celui-ci
ouvrait la « Suite de danses » et permettait à
linterprète dinstaller la tonalité et de
laisser libre cours à sa fantaisie en dehors de toute contrainte
chorégraphique et solfégique. Les préludes non-mesurés
étaient traditionellement écrits en rondes, sans mesures
ni valeurs rythmiques. Les préludes de « LArt de
toucher le clavecin », eux, sont mesurés, mais Couperin
insiste sur la liberté de linterprète quant à
la « précision du mouvement ».
Le rôle du prélude étant douvrir une suite
de danses, il ma semblé intéressant de regrouper
derrière chacun des huit préludes, un certain nombre
de pièces extraites des quatre livres, dans chacune des tonalités
utilisées, mappuyant pour cela sur une remarque de Couperin
:
« Jai composé les huit préludes suivans,
sur les tons de mes Pièces, (
). Non seulement les préludes
annoncent agréablement le ton des pièces quon
va jouer : mais ils servent à dénoüer les doigts
; et souvent à éprouver des claviers sur lesquels on
ne sest point encore exercé. »
Je me suis donc permis un choix personnel qui dérange parfois
« lordre des ordres » et ne les restitue pas forcément
dans leur intégralité.
Curieusement, et malgré labondance de sa production,
son ouverture à différents univers (concerts profanes,
musique religieuse vocale, etc...), les pièces de clavecin
de François Couperin sont souvent considérées
comme formant un petit monde à part, déconnecté
pour ainsi dire du reste de son uvre. Miniatures raffinées
brodées dornements, elles nexisteraient que par
et pour linstrument « clavecin ». Cette vision favorise
parfois lidée quil ne sagirait que de pièces
gracieuses et élégantes, voire foisonnantes, mais peu
profondes et dont la finalité serait uniquement de divertir.
Or, on peut aisément penser quun musicien tel que François
Couperin, - passant une grande partie de son temps à la tribune,
dans le faste et la ferveur, environné des sonorités
extrêmement colorées des orgues de lépoque,
et qui savait si bien faire se frotter les voix dans des mélismes
saisissants ou mélanger les timbres des instruments -, enrichissait
en imagination le son du clavecin de prolongements sonores touchants.
Jai donc choisi les pièces qui me semblaient les plus
aptes à porter cet imaginaire sonore - échos de lopéra
de Lulli, du luth, duvres instrumentales ou vocale de
François Couperin telles que les Nations ou les Leçons
de Ténèbres
, tout ce répertoire dont nous
convenons que son rôle est de nous toucher.
« Javoüeray de bonne foy que jayme beaucoup
mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » François
Couperin, préface du 1er Livre 1713
... DE LA DIFFICULTE DE TOUCHER AVEC DES CORDES ET DES BECS
Couperin lui-même souligne la difficulté de lentreprise
:
« Les sons du clavecin étant décidés, chacun
en particulier ; et par conséquent ne pouvant être enflés,
ny diminués : il a paru presquinsoutenable, jusquà
présent, quon put donner de lâme à
cet instrument : cependant, par les recherches dont jay appuyé
le peu de naturel que le ciel ma donné, je vais tâcher
de faire comprendre par quelles raisons jay sçu acquérir
le bonheur de toucher les personnes de goût qui mont fait
lhonneur de mentendre ;(
) » Lart de
Toucher le Clavecin.
Ainsi donc, cest Couperin lui-même qui le dit, linfirmité
dont souffre le clavecin dans le domaine de lexpression de lémotion
ne tient pas à son incapacité à « faire
des nuances », ni à tenir les sons, mais plutôt
à son incapacité à « moduler » les
sons action du souffle, de larchet.
Suit une démonstration passionnante dune des manières
de pallier à cette infirmité et de « donner de
lâme » : il faut tricher, se faire mystificateur
,
faire tarder une note (écourter la précédente),
ou la retirer dès que dite (lécourter elle-même),
cest-à-dire au fond créer des espaces de silence,
pour mettre en valeur une syllabe ou un mot, pour attirer lattention
ou créer un manque.
« Limpression-sensible que je propose, doit son effet
à la cessation ; et à la suspention des sons, faites
à propos ; et selon les caractères quexigent les
chants des préludes, et des pièces. Ces deux agrémens
par leur opposition, laissent loreille indéterminée
: en sorte que dans les occasions ou les instrumens à archet
enflent leur son, la suspension de ceux du clavecin semble, /par un
effet contraire/ retracer à loreille la chose souhaitée.
»
Si loreille reste indéterminée, cest donc
limagination qui prend le relais. Il sagit bien dutiliser
le silence, labsence de son, pour laisser place à ce
qui ne peut être dit avec le mot ou la note : on est dans le
domaine de la ponctuation (tentative de notation de certaines nuances
affectives qui dans le langage parlé sexprimeraient par
des particularités de débit, daccentuation, dintonation).
La ponctuation tout à la fois précise et parfois inattendue
dont Couperin fait usage dans « lArt de Toucher le Clavecin
» nest dailleurs peut-être pas sans rapport
avec cette ponctuation musicale. Lart de toucher le clavecin
sapparenterait à lart de sous-entendre lintonation,
la modulation de la voix par lexpression du débit.
Et ceci dans le but de parler avec éloquence et force, dexprimer
des sentiments non évidents, de bien parler pour convaincre
: on est dans le domaine de la rhétorique.
Ceci vient renforcer le lien important qui existe entre musique et
mots dans la musique de cette époque et chez Couperin en particulier.
Inutile de souligner la beauté et la force évocatrice
de bien des titres de ses pièces de clavecin : « les
Baricades Misterieuses », « les Ombres Errantes »,
« les vieux galans et les Trésorières suranées
sous des dominos pourpres , et feüilles mortes »
Couperin cependant prend plutôt la peine dinsister sur
limportance des indications de caractères quil
note au début de chaque pièce ou presque.
« Mais, tous nos airs de violons, nos pièces de clavecin,
de violes etc
désignent ; et semblent vouloir exprimer
quelque sentiment. Ainsi, nayant point imaginé de signes,
ou caractères pour communiquer nos idées particulières,
nous tâchons dy remédier en marquant au commencement
de nos pièces par quelques mots, comme, tendrement, vivement
etc.., à peu près ce que nous voudrions faire entendre.
»
Par ces sortes de didascalies musicales, qui sont plus que des indications
pratiques, Couperin nous transporte dune manière littéralement
poétique dans des mondes particuliers : , «douloureusement»,
«fièrement sans lenteur », , « vivement et
dans un goût burlesque »
Et peut-être nest-il
jamais plus touchant que lorsquil propose des mondes sombres
et tristes, (« La Lugubre», « La jalousie taciturne
»)
On pourrait alors imaginer que les pièces légères,
raffinées ou champêtres, celles-là même
par lesquelles on le définit souvent, ne sont là que
pour nous faire mieux retourner aux ténèbres, au son
des Ténèbres, virgules encadrant le mot principal.
Blandine Rannou