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ET
DECIDER QUE TOUT EST LA
Le Clavecin est un instrument maintenant bien connu du public, mais
sil est communément admis, quil possède
un répertoire immense, que son étude nécessite
une démarche historique respectée (partitions, traités
),
que son rôle au continuo est central et fondamental, on sent
malgré tout, souvent poindre une sorte de perplexité
: théorie, érudition, voilà à quoi pourrait
se rattacher la pratique du clavecin, davantage quà la
démesure, la sensualité, lexaltation ou la passion.
Et pourtant, nous sommes bien dans un monde de sensations physiques
et musicales dune extrême richesse, mais pour cela, il
faut accepter de changer de dimension, accepter décider
quun silence entre deux notes, une basse chromatique
surliée, un léger décalage entre deux voix, une
note de passage dans un arpégement puissent être des
événements saisissants, puissants, rauques, bouleversants
ou sensuels.
Le son du clavecin se fabrique, se modèle comme de la glaise.
Sil ne sagissait que dappuyer sur des touches, abandonnant
par principe toute possibilité de variation du son, le plaisir
serait effectivement bien mince. Mais on peut sattacher à
goûter ce moment où le bec soulève la corde juste
avant de la faire vibrer, puis accepter de se noyer dans le son émis,
le maintenir en profitant de lenfoncement de la touche (plus
ou moins moelleux selon les instruments), forcer le bois à
résonner, la corde à vibrer, exiger la longueur du son,
puis décider du moment précis où le doigt se
révèlera et à quelle vitesse , déposant
doucement ou brusquement létouffoir sur la corde. Ces
trois étapes du plaisir de jouer, ces trois composantes du
son du clavecin (attaque, développement et arrêt éventuellement
sonore avec le bruit du sautereau) nous avons cherché dans
le travail de prise de son à les restituer dans la proportion
la plus proche possible de celle de lécoute directe.
Une fois confortablement installé dans le plaisir tactile de
faire le son, il devient important et riche de chercher les moyens
détablir des hiérarchies entre les notes, autrement
que par la nuance proprement dite (forte ou piano), mais plutôt
dans le rapport des notes entre elles. Cela déterminera larticulation
(dinfinies variantes, du sur-legato créer des
dissonances à la sécheresse dun vide entre
deux sons ), puis le débit, en tant que débit du langage,
qui va connecter une note à sa suivante et déterminer
linégalité. Cette inégalité, comprise
comme une hiérarchisation des syllabes et non comme un système
stylistique, concernera donc tous les langages utilisés (mélodie
conjointe ou disjointe, ornements, accords, parties luthée
etc
).
On peut alors également chercher à créer dans
la mélodie une certaine polyphonie, sous-tendue, sous entendue
donc à entendre, à faire vivre plusieurs voix dans une
et à retrouver leur cheminement pour laisser surgir le plus
de résonance, le plus daccords possible.
Car le clavecin est aussi et tout autant linstrument de la basse-continue,
de lenrobage et du soutien harmonique. Et il peut sembler légitime
de se considérer souvent comme le continuiste de soi-même,
et même de se laisser user de temps en temps des belles libertés
inhérentes à la pratique du continuo (ajouts mélodiques
ou rythmiques), tout autant quà lagrémentation
du chant. Cest ainsi peut-être quon peut tenter
denrichir la confidentialité dun seul instrument.
Et décider que tout est là : orchestre, danse , opéra,
chant.
Un clavecin immense, non restrictif, portant nos références
implicites, résumant et remplaçant une infinité
de mondes sonores, mais dans lintimité de la sensation
des doigts qui le touchent.
Blandine RANNOU