Intégrale des motets

Guillaume de Machaut

MUSICA NOVA
Christel Boiron, Lucien Kandel, Caroline Magalhaes,
Thierry Peteau, Anne Quentin

Gwénaël Bihan, Marion Fourquier, Lucas Guimaraes Peres,
Martin Bauer, Patrick Bernatene

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Guillaume de Machaut (1300 - 1377)

1.Amara Valde
2.Suspiro
3.Quare non sum mortuus
4.Speravi
5.Fiat voluntas tua
6.Et gaudebit cor vestrum
7.Ego moriar pro te
8.Et non est qui adjuvet
9.Fera pessima
10.Obediens usque ad mortem
11.Fins cuers dous
12.Libera me
13.Ruina
14.Quia amore langueo
15.Vidi dominum
16.Pourquoy me bat mes maris ?
17.Super omnes speciosa
18.Bone Pastor
19.A Christo honoratus
20.Je ne suis mie certeins d'avoir amie
21.Tribulatio proxima est et non est qui adjuvet
22.Apprehende arma et scutum et exurge
23.Ad te suspiramus gementes et flentes

1ere Traduction en français par Agathe Sultan


"Ce que l'on retiendra alors à l'écoute fascinante des motets, ce sont ces mots lancinants - amour et mort, désir et espérance - qui se répètent d'une voix à l'autre, d'une pièce à l'autre, qui se répètent et vous obsèdent et que l'esprit doit méditer. Epaisseur du sens, densité de la formulation, miroir ou écho à l'infini.

Jeu intellectuel et sensible, le motet concentre et exprime l'art de Guillaume de Machaut. »
Jacqueline Cerliglini-Toulet.

LE MOTET CHEZ GUILLAUME DE MACHAUT :
UN GENRE SECULAIRE COMPLEXE ET RAFFINE

Le motet est le plus ancien des genres polyphoniques auxquels s’est consacré Guillaume de Machaut : à la différence des jeunes formes de la lyrique en langue vernaculaire qui constituent la majeure partie de sa production musicale (les ballades, rondeaux et virelais), le motet a déjà en effet une longue histoire : né au XIIIe siècle, il a connu un développement considérable. Le type le plus caractéristique se présente généralement comme une composition à trois voix : la voix inférieure, nommée tenor, chante un fragment emprunté au plain-chant, mais méconnaissable parce qu’elle « tient » les notes en valeurs relativement longues et souvent peu rythmées. Le « texte » se réduit parfois à un simple mot qui n’était vraisemblablement pas prononcé (cette voix pouvait même être tenue par un instrument). Au-dessus de ce ténor, une à trois autres voix chantaient des textes la plupart du temps différents. La seconde voix se nommait motetus (ou duplum), latinisation de « motet » qui signifierait littéralement « petit mot ». Le terme a servi très vite à désigner le genre et renvoie sans doute à la fonction initiale consistant à gloser le fragment de plain-chant confié au ténor. A ce dispositif pouvaient se joindre un triplum, et, plus rarement, un quadruplum.
Au XIVe siècle en général, et chez Machaut en particulier, le motet se définit toujours comme une polyphonie utilisant plusieurs textes, bâtie sur un ténor emprunté, mais la notation musicale bénéficie de nouvelles possibilités rythmiques, théorisées en particulier par Jean de Murs (ca. 1295 - ca. 1348) et par Philippe de Vitry (1291-1361). On attribue à ce dernier le traité Ars Nova, longtemps considéré comme le symbole d’une nouvelle époque musicale, au point de désigner tout le siècle. C’est tout particulièrement dans la notation des motets qu’apparurent de manière significative les changements rythmiques fondant le nouveau style, et plus précisément parmi ceux qui furent insérés en 1316 dans un des manuscrits du Roman de Fauvel : certains de ces motets ont été composés par Philippe de Vitry et quelques-uns ont pu servir de modèles à Machaut. Il est toutefois assez difficile de savoir précisément à quelles les sources musicales il se réfère, pas plus qu’on ne connaît précisément ni sa formation de compositeur, ni le paysage musical exact qui existait à côté de lui. En effet, la plupart des grands manuscrits musicaux de l’Ars nova ont été copiés à la fin du XIVe siècle, voire au début du XVe, et les compositions qu’ils contiennent sont rarement datées, à l’instar de celles de Machaut : son motet 18 (Bone pastor), vraisemblablement composé en 1324 à l’occasion de l’intronisation de Guillaume de Trie comme archevêque de Reims, fait figure d’exception.

Le caractère dominant qu’a pris la figure du chanoine de Reims dans le paysage musical du XIVe siècle tient largement au fait que son œuvre tant musicale que littéraire nous est transmise par de nombreux manuscrits (plus de 70). Privilège rare, certains lui sont exclusivement consacrés, qui ont même pu selon toute vraisemblance être en partie copiés sous sa direction. Son œuvre musicale nous est transmise par six sources majeures (contenant également son œuvre littéraire) : la plus ancienne date des années 1350-1356, et la plus tardive fut sans doute réalisée vers 1390, après la mort du poète et compositeur, en 1377. La plupart des autres furent copiées autour de 1370 : c’est dire qu’au moment de leur notation, les pièces étaient sans doute souvent composées depuis longtemps. La célébrité de Machaut pourrait surprendre au vu de la faible représentation de ses œuvres dans les manuscrits musicaux du XIVe siècle, et cela bien qu’on sache que nombre d’entre eux ont été perdus. Ainsi, sur ses vingt-trois motets, trois seulement se trouvent dans d’autres sources.
A l’instar des autres genres, les motets de Machaut sont regroupés dans une section spécifique de ses manuscrits, presque toujours dans le même ordre. La plupart sont écrits à trois voix (tenor, duplum et triplum), mais quatre ajoutent à ce dispositif traditionnel une voix de contratenor (motets 5, 21, 22 et 23) : le XIVe siècle a en effet abandonné le quadruplum aigu au profit de cette voix grave, sans texte, composée (et non empruntée) pour compléter en quelque sorte le ténor et obtenir une plus grande plénitude sonore. Teneur et contreteneur constituent un duo grave qui évolue en valeurs longues, avec lequel contraste le couple formé du duplum et du triplum, plus animé. Cette sonorité très typique des motets vient de la combinaison de différentes strates rythmiques, grâce aux possibilités plus fines au XIVe siècle qu’auparavant. Cette texture ne commence pas toujours d’un seul bloc, car les voix peuvent ne pas entrer simultanément : tantôt l’apparition de l’une d’elles est différée, comme dans les motets 2 et 5, où le triplum entre après le duo tenor-duplum ; tantôt une voix commence seule avant l’entrée des autres, comme dans les motets 9 et 19, où le triplum entonne seul la composition. Cette entrée en matière peut être l’occasion d’une gradation menant de la monodie à la polyphonie, comme dans les trois derniers motets où un bicinium du duplum et du triplum, entrés successivement, précède l’arrivée des deux voix graves.

Les motets ne possèdent pas de structures générales pré-codifiées comme dans les « formes fixes » de la lyrique poétique; ces dernières comportent souvent un nombre défini de strophes, des schémas de rimes récurrents, et surtout des retours musicaux rendant la forme perceptible. A l’inverse, les motets prennent l’apparence de compositions continues, la polytextualité rendant plus difficile encore l’audition claire d’une structure. Cette dernière existe toutefois, mais cachée dans l’écriture, plus visible qu’audible. En cela, par-delà la définition du genre par des caractères extérieurs, le motet est avant tout un héritier du XIIIe siècle en tant que genre savant, presque une musica reservata si l’on en croit le théoricien Jean de Grouchy, selon lequel « ce type de chant ne doit pas être exécuté devant un public ordinaire, qui ne remarque pas les raffinements ni ne prend plaisir à l’entendre, mais devant les gens éduqués et ceux qui guettent les subtilités des arts. »

Cette élaboration raffinée des motets se réalise à la fois sur le plan de la composition musicale et dans les relations complexes qu’entretiennent les textes entre eux.
Les motets de Machaut se fondent comme la plupart des motets du XIVe siècle sur une construction musicale savante, l’isorythmie, à laquelle n’échappent que ses trois motets sur des ténors profanes.
L’isorythmie est un principe d’organisation des durées affectant d’abord la voix de ténor, généralement empruntée au plain-chant. Cette mélodie, désignée sous le nom de color, est généralement reprise deux à quatre fois, mais ces retours ne sont pratiquement jamais audibles. A ce color est appliqué un schéma rythmique nommé talea, qui segmente ainsi la ligne mélodique en un certain nombre de périodes, égales en durée car rythmiquement identiques. Un color est donc « découpé » en plusieurs taleae, elles-mêmes peu discernables à l’oreille car ces schémas rythmiques en valeurs longues possèdent une certaine durée et se trouvent noyés dans la polyphonie.

En marge d’applications simples de ce principe, Machaut s’ingénie parfois à trouver des combinaisons complexes des colores et des taleae, en évitant par exemple de faire coïncider la reprise de l’un avec celle de l’autre, ce qui a pour effet d’engager toute l’écriture dans un processus de renouvellement. L’isorythmie n’est donc pas un pur jeu de rapports numériques ; elle a des conséquences sur le contrepoint. Le tableau suivant résume un exemple caractéristique de ce type de construction dans le motet 7 J’ay tant mon cuer / Lasse ! Je suis / Ego moriar pro te (T); dans lequel colores et taleae sont en rapport de 2 pour 3.
114 mesures (unité = brève) 51 mesures

On observe aussi dans cet exemple l’emploi, dans la dernière section, du procédé nommé cantus per medium, stricte division par moitié des valeurs du ténor. Ce procédé est propre au motet, et ne se pratique pas dans les autres genres musicaux. Machaut l’utilise dans près de la moitié des siens (nos 1 à 7, 10, 18, 21 et 23) ; il affecte seulement le ténor (et, s’il existe, le contraténor), mais provoque un changement audible : lors de cette articulation importante de la structure, la texture polyphonique change sensiblement en rapprochant le flux des voix inférieures de celui des voix supérieures.
Lorsqu’il y a un contraténor, ce dernier possède ses propres taleae, complétant celles du ténor. Dans deux motets (n°5 et n°23), Machaut conçoit cette complémentarité sous la forme d’un chiasme : la talea se divise en fait en deux segments que s’échangent les deux voix (le motet 5 propose même un palindrome rythmique), en jouant de surcroît sur l’alternance de divisions binaires et ternaires des valeurs longues.
Bien que les trois ténors profanes n’usent pas de ces procédés, leur structure peut être originale, en particulier les deux virelais irréguliers (n°11 Fin cuer doulz, et n°16 Pour quoy me bat mes maris) ; le n°20 Je ne sui mie certeins est un rondeau.
La structure musicale des voix supérieures n’obéit pas à une récurrence si rigoureuse de schémas rythmiques, mais témoigne d’une influence de l’isorythmie sous la forme d’un découpage en longs segments de durée équivalente, régulièrement séparés par des mesure de silence, selon une périodicité toujours en relation avec l’isorythmie du ténor, et correspondant souvent à des articulations du texte. Cette isopériodicité des voix supérieures n’est pas forcément simultanée : duplum et triplum se tuilent souvent, l’un achevant une section tandis que l’autre en débute une nouvelle. Le motet 22 Tu qui gregem tuum ducis / Plange regni respublica / Apprehende arma (T) constitue un bel exemple de ce procédé : les voix de triplum et de duplum procèdent par périodes musicales équivalentes à celles des taleae des voix graves, mais celle du triplum est décalée d’une longue (ou en langage moderne de trois mesures à 6/8) par rapport aux trois autres voix. En vérité ce motet va même plus loin dans l’élaboration des voix supérieures : les rythmes de certains segments sont systématiquement repris aux mêmes endroits et à chaque retour, de telle sorte que la pièce est pratiquement panisorythmique (isorythmie généralisée à toutes les voix) Ces segments font entendre en particulier des hoquets au triplum. Pratiqué dès le XIIIe siècle, ce procédé consiste à trouer de silences la ligne mélodique, sur des valeurs courtes. Le jeu consiste souvent à combiner deux voix écrites de cette manière, dont l’alternance rapprochée provoque un effet d’écho. Un exemple de cette sonorité caractéristique se trouve dans la dernière section du motet 23 Felix Virgo / Inviolata Genitrix / Ad te suspiramus (T), précisément au moment du cantus per medium (à partir des mots « Gracie fons » du triplum). Le hoquet peut avoir une fonction structurelle, intervenant à des endroits caractéristiques de la forme, mais il peut également souligner des termes importants : dans le motet 22, les deux premiers passages en hoquet entendus au triplum sonnent sur le terme « duci », un thème central du texte. Sur 20 vers, dux, ducere et leur dérivés reviennent une quinzaine de fois, et la mise en musique place souvent ce terme à un moment où il est mis en valeur. Sous cet angle, il importe à nouveau de souligner que l’organisation musicale d’un motet ne consiste pas en de pures constructions « gratuites », mais doit souvent s’analyser en relation avec les textes. Certains choix numériques renvoient même symboliquement à des éléments de ces derniers, comme les 5 taleae du motet 19 Martyrum gemma / Diligenter inquiramus / A Christo honoratus (T), allusion à Saint Quentin célébré dans les textes.

La plupart des motets de Machaut sont en langue vernaculaire, 15 au total, tandis que 6 sont en latin ; deux (nos 12 et 17) mèlent les deux langues. La plupart revisitent des thèmes et topoï de l’Amour courtois, mais les motets latins témoignent probablement davantage d’un lien avec des circonstances plus officielles (cérémonie, célébration). Les textes possèdent une métrique et des schémas de rimes renouvelés dans chaque composition, et sont toujours l’objet d’un montage complexe dont les renvois internes et externes sont multiples. Ce fonctionnement réciproque très élaboré du duplum et du triplum a toujours été une caractéristique du genre, qui se double particulièrement chez Machaut d’une intertextualité très riche : les références explicites ou sous-jacentes vont de la Bible et de la mythologie jusqu’aux grands textes du moyen âge comme le Roman de la Rose ou l’Ovide moralisé. Même le choix de l’emprunt au tenor (dont les mots sont écrits, même s’ils ne doivent pas être chantés) doit s’analyser dans le cadre de la relation sémantique qui s’instaure entre lui et les deux autres textes, comme le montrent admirablement les analyses de Kevin Brownlee qui parle à juste titre d’une « polyphonie textuelle » .

A l’organisation savante de la composition répond la relation subtile des textes : la musique ne constitue pas une expression de ces derniers, mais son élaboration requiert du musicien une technique et une maîtrise qui égalent l’érudition et le maniement du langage du poète. A ce titre, le motet demeure un genre enraciné dans cet univers de clercs lettrés qui l’a vu naître et qui constituait l’auditoire susceptible de l’apprécier au plus haut degré.
Gilles Dulong

 


A new group : Musica Nova
The first motets integrale of Guillaume de Machaut on a record
The first translation of the motets into modern french and english
“The motet concentrates and fullyexpresses the artistry of Guillaume de Machaut through multiple layers of meaning, density of expression, infinite mirror images and echoes, intellectual play, and the interplay of the senses” Jacqueline Cerquiglini-Toulet
Classic Today 10/10
Unlike the more seamlessly blended sound of the Hilliards, these singers have a more vibrant, earthier quality that conveys an equally satisfying if differently realized sense of the style and overt emotion embodied in these pieces.
The very detailed lines notes explain not only the specifics of such terminology as duplum, triplum, talea, and hockets, but also the ensemble’s decisions regarding manuscripts, edition (Léo Schrade’s), and performing style (even their reasons for using old french pronunciation). Ultimately, the most important thing is the musical effect of these performances, and although 90 minutes may be a lot to absorb at one sitting, the variety of voices, the decision to “deconstruct” certain motets by performing voice parts separately, and the inclusion of instruments makes for fascinating and enjoyable listening – and it’s performed by musicians qwho obviously know and love these rarely-heard pieces. The sound is excellent” David Vernier – March 2004
This record received Diapason d’or de l’année 2003, Choc de l’année 2003 and was noticed in europe and in the USA.