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Les Jacquin, Mozart et la clarinette

D’origine française, la famille Jacquin est tout à fait représentative par son rayonnement scientifique et artistisque à Vienne de la fin du siècle des Lumières. Sans doute parce que le père, Nikolaus Joseph von Jacquin, grand voyageur, était un scientifique très réputé de chimie et de botanique, et qu’il apportait à toute chose l’esprit de recherche, l’esprit très libre qui l’animait.
Et un mercredi par semaine, peut-être plus, la réunion de tout ce joli monde créait une ambiance toute particulière, amicale et pluridisciplinaire : en effet, des amateurs éclairés et les meilleurs professionnels étaient réunis autour de l’amour de la musique et des sciences ... J’ajouterais à cela que chacun était franc-maçon dans les diverses loges de Vienne et que chacun était réuni également pour un idéal de fraternité et de solidarité.

Donc, dans les années 1785, Mozart retrouve ses amis au moins une fois par semaine chez les Jacquin : il a dû passer des heures délectables à composer et jouer pour le plaisir d’une bonne soirée... sans contrainte, pour un public d’amis ... pour le plaisir d’expérimenter. Ce furent là certainement les plus belles années de sa vie. Et c’est ce que j’ai tenté de préserver avec tous les musiciens présents sur cet enregistrement : l’esprit de liberté qui n’est assurément pas le plus facile à obtenir. Non pas que les musiciens ne soient pas compréhensifs, mais marier parfois la coquinerie et la légèreté tout en respectant cette grande musique de Mozart, si profonde, quel gage ! En tout cas, j’ai banni tout académisme.
Seulement, si le compositeur s’appelle Mozart, les amis en question, ce sont aussi les plus grands virtuoses de la clarinette et du cor de basset : les clarinettistes de la cour, j’ai nommé les Stadler, et ceux de passage comme les virtuoses du cor de basset en sol, David et Springer ; de là à ce que Mozart lui-même souffle dans un cor de basset, il n’y a pas loin !. Et puis, il y a les facteurs de la cour, Lotz et Griesbacher qui sont également clarinettistes et doivent très bien manier les cors de basset. Il n’y avait rien d’officiel dans l’intérêt que Mozart portait au timbre insolite du cor de basset, ni dans le plaisir avec lequel il en explora les possibilités dans les années 1783-87, tout en expérimentant diverses associations sonores. Tout y passe : 3 cors de basset ( en fa, en sol, n’importe), 1 clarinette (en ut , en sib) et 3 cors de basset, 3 voix et 3 cors de basset en fa (dater les nocturnes de 1783 semble d’ailleurs bizarre, car Gottfried Jacquin n’aurait alors que 14 ans), 2 clarinettes en la et cor de basset en sol, et l’aboutissement le plus grandiose, le plus parfait, l’Adagio pour 2 clarinettes en sib et 3 cors de basset en fa, merveille d’inspiration sublime. On voit bien à quelle hauteur de vue et d’estime Mozart portait ces instruments. Et Franziska, la spécialiste de Mozart dans les Rondeaux, la fine mouche du Trio des Quilles, s’amusait sûrement aussi à souffler dans la clarinette d’amour.

C’est donc chez les Jacquin, en collaboration avec Stadler, que Mozart donne naissance à des pages qui sont parmi les plus belles jamais écrites pour la clarinette. Alors ces soirées deviennent un véritable " workshop " de haut vol ... et donnent naissance à des œuvres radicalement nouvelles où l’enthousiasme le dispute à la virtuosité... légèreté d’une musique extrêmement vivante .. diversité des formes : l’ambition de ce programme discographique : ... une certaine conception de la musique ... d’avant garde ... pour le plaisir.

Gilles Thomé